“ Pourquoi
se limiter à un quand il y a 360 degrés possibles”
Zaha
Hadid
Résolument expérimental, Shift…Centre se situe au
carrefour de la danse et de la performance. Fondée sur l’improvisation
et la composition instantanée, cette pièce interroge un
double rapport : entre « espace et perception
» et entre « perception et identité
». Deux questions qui guident les recherches chorégraphiques
d’Opiyo Okach depuis plusieurs années.
Pluri-dimensionnalité de l’espace et des identités
Sa précédente création, Abila (en 2002)
investiguait déjà, par le biais de projections vidéo,
la pluri-dimensionnalité de l’espace et des identités.
Cette fois, le chorégraphe va plus loin.
Grâce à un subtil dispositif scénographique –
que l’on doit au talentueux Français Jean-Christophe Lanquetin
– qui morcelle l’espace par des panneaux mobiles et translucides,
l’approche se veut encore plus radicale.
Shift…Centre fait fi des conventions habituelles de représentation
: pas de frontière scène-salle, pas de lignes de démarcation
ou de costumes susceptibles de distinguer les interprètes du
public, pas de notification de début ou de fin de la pièce.
À la place, les spectateurs sont invités à déambuler
librement dans l’immense salle vide où sont dispersés
les cinq interprètes (quatre hommes et une femme).
Questionner l’idée d’espace, remettre en cause
les modes de représentation spatiaux où il n’y a
qu’une façon de voir, qu’un seul lieu pour la vérité,
est au cœur de la démarche de Shift. Comment permettre aux
choses d’être perçues de différents points
de vue pour empêcher de les formater ? Ne voir que d’une
seule façon est une tyrannie du regard imposée par les
conventions dominantes de représentation. Cela contraint non
seulement le public mais aussi l’artiste dans sa manière
de créer et de percevoir.
Improvisation
À l’inverse, le spectacle propose une approche fragmentée
et multidirectionnelle de l’espace. Les danseurs improvisent en
jouant non seulement avec l’agencement des panneaux et de quelques
intrigantes sculptures en bambou – œuvres de la plasticienne
française Polska – mais aussi avec la disposition mouvante
du public. Il n’y a plus de point focal central mais un nombre
incalculable d’événements qui se produisent simultanément
: petits et grands, officiels et officieux. Chacun regarde ce qui lui
parle : un danseur, le reflet changeant d’un corps sur un panneau,
l’étrange tableau d’ensemble ou encore les enfants
qui, se sentant vite à l’aise dans ce dispositif, s’aventurent
hors du public et se mettent à danser à leur tour…
La poésie surgit ainsi de cette liberté, de cette démultiplication
des points de vue qui sait restituer la magie de l’instant, du
hasard, du présent.
Dimension politique…
Shift… Centre constitue ainsi l’expérience de l’être
au monde dans un lieu ici et maintenant et le partage de cette présence.
Mais sa portée ne s’arrête pas là. Cette pièce
n’est pas une simple déclaration esthétique au sujet
de l’espace. Elle évoque aussi la réalité
politique et sociale. C’est sans doute par cette dimension que
le travail du chorégraphe trouve tout son sens.
Depuis plusieurs années, Opiyo Okach affirme artistiquement un
double credo : celui de réalité et d’identité
multiples, et son corollaire, un certain relativisme culturel qui appelle
la tolérance.
En Afrique, nous sommes dans une position où nous sommes
constamment exposés à une multiplicité de réalités
et de façons d’être, explique-t-il. Nous vivons au
quotidien avec la tradition, l’islam, la chrétienté,
MTV… Il est courant de parler quatre langages différents.
[…] Lorsque je mets ma casquette traditionnelle africaine, j’accepte
la réalité d’une certaine manière. Avec ma
casquette chrétienne, je l’appréhende d’une
autre façon. De même, quand je suis à Nairobi, je
fonctionne différemment que lorsque je me trouve au village.
À Paris, c’est encore autre chose. Nous acceptons toutes
ces facettes comme des façons d’être valides. Comment
se fait-il que dans l’art de la représentation, dans nos
pratiques artistiques, nous abandonnions soudain cette expérience
de réalité multiple ?
Opiyo Okach a toujours pris soin d’explorer cette richesse, cette
mixité culturelle. Au fil des pièces, il dévoile
les différentes facettes de son identité : kenyane, européenne,
urbaine, liée aux traditions du peuple luo dont il est originaire…
Cette dernière création n’échappe pas à
ce principe. Tant par les origines des artistes qu’elle réunit
(Kenya, Éthiopie, Tanzanie, France) que par la diversité
des champs artistiques qu’elle met en scène (danse, musique,
chant, vidéo, sculpture). Okach télescope les frontières
avec jouissance.
À Limoges, l’un des moments les plus forts est d’ailleurs
né de la présence d’une vieille chanteuse traditionnelle
kenyane : Ogoya Nengo. Vêtue d’une longue robe en coton
tissé écru et portant un large collier de perles artisanal,
elle s’est mise lentement à parcourir l’espace en
chantant. Arrivée à proximité d’un danseur,
ce dernier modifiait insensiblement sa gestuelle jusqu’à
adopter l’esquisse d’un pas en parfaite harmonie avec le
chant. Fragiles retrouvailles, affleurement d’une identité
en sommeil.
Le centre du monde n’est pas seulement en un lieu. Le centre
n’est pas là où nous sommes. Il est fragmenté.
Il s’agit d’accepter la réalité comme phénomène
multiple, toujours en mouvement, dont nous ne pouvons percevoir qu’un
fragment à la fois, rappelle le chorégraphe. Aujourd’hui,
des situations sociales suggèrent qu’il existe un centre
du monde, qu’il n’y a qu’une seule façon de
voir. Le danger est que cet endroit croit détenir la vérité,
connaître ce qui est correct ou mauvais.
Pourquoi se limiter à un quand il y a 360 degrés possibles
? demande Okach, reprenant une citation de l’architecte Zara
Hadid. Sa danse est à l’image de cette question. Elle n’a
rien de didactique, de démonstratif ni de spectaculaire. Guidée
par l’instant, exploration fluide et souple de l’espace,
debout comme au sol, reflet d’un souffle bien plus que certitude
d’un résultat.
Ayoko Mensah
Shift…
Centre est une oeuvre de composition instantanée avec possibilité
d’un nombre variable d’interprètes (danseurs,
musiciens, vidéastes, etc.) ; une performance chorégraphique
modulable, conçue pour être présentée
dans des espaces de représentation non conventionnels.
L’espace y est approché comme entité fragmentée
multidirectionnelle, sans point focal central, sans lignes de
démarcation ou de costumes susceptibles de distinguer les
interprètes du public, ni la scène de l’auditorium,
et sans notification de début et de fin. La chorégraphie
invite à transformer les espaces scéniques traditionnels
ou à les quitter pour investir les lieux publics les plus
variés. Des événements multiples et parfois
simultanés s’y déroulent ; de durée
variable et localisés dans différentes parties de
l’espace investi, ils sont destinés à être
vécus comme une accumulation d’événements
fragmentés. Les particularités architecturales du
lieu et du contexte de l’événement sont prises
en compte : les structures, offrant des cadres visuels et des
obstacles physiques, sont utilisées pour révéler
ou obstruer les lignes visuelles. De même, les sons naturels
de l’espace sont introduits dans la création sonore
de la représentation. Les espaces sont occupés à
la fois par les artistes et le public, qui peuvent s’y déplacer,
le public étant libre de choisir les événements
qu’il souhaite voir.
La chorégraphie est axée autour de la mixité
culturelle, de la notion d’identité, de la diversité
des points de vue, et de la manière dont ce contexte de
mixité agit sur la perception d’un espace physique
à travers les notions de corporéité, de territoire,
d’appartenance. |
Extraits
d'interview avec Opiyo Okach
lire toute l'interview
Réalité plurielle
En Afrique, nous sommes constamment exposés à une multiplicité
de réalités et de façons d’être. Nous
vivons avec la tradition d’un côté, et nous vivons
avec l’Islam, la Chrétienté, MTV… Il n’est
pas extraordinaire de parler quatre langages différents et de vivre
quatre différentes cultures dans la réalité quotidienne.
Cela engendre une façon de percevoir où il apparaît
naturel que la réalité soit multiple, une conscience que
la vérité dépend de là où l’on
se place. Et nous acceptons tout comme étant des façons
d’être valides.
Comment cela se peut-il que dans l’art de la représentation,
dans nos pratiques artistiques, nous n’acceptions pas cela, que
soudainement nous abandonnions ce concept de réalité multiple
?
L'idée de multiplicité déclinée
dans Shift Centre
Shift
Centre est la continuation de cette idée de multiplicité.
La vérité est multiple. La perception subjective. La situation
d’être capable d’accepter qu’un objet donné
possède différentes facettes et que nous, en tant qu’être
humains nous possédons toujours différents niveaux d’être
au monde. Rien n’existe sous un seul et unique état. Tout
existe sous différentes formes lesquelles sont également
valides.
Dans Shift Centre, ce questionnement entre la perception et l’espace,
entre la perception et l’identité est devenu le cœur
de la pièce. Pour permettre que les choses soient vues de différents
points de vue, pour faire en sorte que les choses ne soient pas formatées
d’une façon. Parce que je pense que de ne voir que d’une
seule façon est une tyrannie de la perception imposée par
les conventions dominantes de présentation et de construction de
la représentation. Dans ces conventions ce n’est pas seulement
le public qui est contraint dans une façon de regarder, de voir,
d’expérimenter mais aussi l’artiste qui est contraint
dans une façon de construire et dans une manière de percevoir.
Un enjeu politique et social : Le danger aujourd’hui
est que le centre du monde se situe à un seul et même endroit...
Il
ne s’agit pas seulement d’une question d’espace ou d’une
question de pure forme. Pour moi la question se pose donc aussi en terme
de réalités politiques. « Vous êtes soit avec
nous, soit avec l’ennemi » par exemple (G.W Bush). Des situations
sociales actuelles suggèrent que quelque-part il n’y a qu’une
seule façon de voir. Le danger qui revient aujourd’hui est
que le centre du monde se situe à un seul et même endroit,
un endroit qui détient la vérité, qui croit connaître
ce qui est incorrect et qui définit ce qui est mauvais. Shift Centre
n’est pas une simple déclaration esthétique au sujet
de l’espace, c’est aussi une déclaration au sujet de
la réalité politique et sociale. Le centre du monde n’est
pas seulement en un lieu. Le centre n’est pas là où
nous sommes. Le centre est fragmenté. Nous ne pouvons percevoir
qu’un fragment de réalité à la fois.
Improvisation et liberté de perception:
stratégie pour générer une multitude de possibles
L' improvisation, qui perfectionne la stratégie
capable de produire une multitude de mouvements et de possibles et non
à perfectionner le et figer le résultat lui-même,
offre ce champ de liberté.
Laisser la danse se produire dans l'instant
Dans Shift Centre, il existe un principe sous-jacent qui
domine la pièce et génère le mouvement : commencer
à mouvoir de façon consciente et délibérée
une partie du corps jusqu’au moment où c’est le corps
lui-même qui me fait évoluer dans l’espace. Il s’agit
de la question de savoir si c’est moi qui anime le corps ou si c’est
le corps qui se meut lui-même dans l’espace. Il se crée
un phénomène cyclique où le corps génère
son propre mouvement contrairement à une intention consciente et
délibérée. Et on laisse la danse elle-même
se produire dans l’instant.
Multi-spatialisation
La question est posée en terme d’espace, en terme de représentation,
en terme d’arrivée du public, en terme de relation avec le
temps de représentation, avec l’aspect de la représentation
que le public va voir. Même avec une représentation frontale
où tout est déplié en face de soi, on ne voit jamais
tout. Je voulais pousser ce raisonnement un peu plus loin, prendre en
compte que lorsque nous sommes dans un espace donné notre perception
de ce qui se passe dans l’espace n’est pas seulement liée
à ce qui se passe devant nous mais aussi à ce qui se passe
derrière nous, ou dehors. La question se pose en terme visuel,
en terme d’image mais aussi en terme sonore.
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